« 100 ans déjà ! » avec J.Latarjet

100 ans déjà !! (1920-2020)

Bonne année à tous !  Pour commencer l’année, nous avons eu l’idée de nous pencher sur ce qui s’était  passé en musique  il y a tout juste un siècle, en 1920.  Et il s’en est passé, « des choses » !

 « Le groupe des six » 

  • Il « nait » dès le mois de janvier : Auric, Durey, Poulenc, Honegger, Milhaud, Tailleferre. Les 6 étaient des compositeurs, amis depuis le conservatoire, qui depuis 1916 se réunissaient tous les samedis à l’initiative de Cocteau chez Darius Milhaud pour discuter musique, arts et politique. On les a appelés aussi les « Samedistes » ! Ce noyau était volontiers rejoint par d’autres artistes comme Marcelle Meyer, pianiste, Marie Laurencin et Irène Lagut, peintres, Léon Daudet et Raymond Radiguet, écrivains. Ces réunions devaient cesser en 1923 à la mort de Radiguet.
  • Le nom de « Groupe des six » leur fut affublé par Henri Collet, professeur de littérature espagnole au lycée Janson-de-Sailly,  compositeur et critique musical,  dans un article de la revue « Comoedia » le 16 Janvier 1920 ; article curieusement intitulé : « Un livre de Rimsky et un livre de Cocteau : Les 5 russes et les 6 français et Eric Satie » Il faisait référence au groupe des 5 russes, Borodine, Balakirev, Cui, Rimski-Korsakoff et Moussorgski qui, en 1861, au moment de l’abolition du servage en Russie, avaient créé un mouvement romantique nationaliste dont le manifeste très précis rédigé par César Cui visait à détacher la musique russe des standards occidentaux. Analogie étrange, les deux groupes n’ayant strictement rien à voir en dehors de leur désir de rompre avec des procédés de composition à la mode de leur temps.
  • En effet, ces « Nouveaux jeunes « comme ils aimaient aussi se dénommer, appelaient à se débarrasser des « Wagnerismes, Debussysmes et autres Ravelismes. Auric, Sauguet, Satie, Milhaud et Poulenc avaient même signé dans « Le Coq » un article intitulé « Pour prendre congé de Ravel » (Dont Poulenc devait plus tard avouer avoir honte !). Et Satie en rajoutait : » Ravel refuse la légion d’honneur (ce qu’il avait effectivement fait en 1920, peut-être pour se venger de ses échecs au prix de Rome), mais toute sa musique l’accepte ».
  • C’est le 21 février 1920 à la Comédie des Champs-Elysées, qu’a été créée l’une des compositions les plus fameuses du groupe des Six, « Le Bœuf sur le toit » de Darius Milhaud. Le programme du concert comprenait également les créations de » Adieu New York » de Georges Auric, de « Cocardes » de Francis Poulenc et des « Trois petites pièces montées » d’Erik Satie.
    Mais ces musiques burlesques et plaisantes ne suffirent pas pour que Ravel prenne « congé » !

La Valse 

En effet, « si le bœuf sur le toit » a un certain intérêt anecdotique représentatif d’une époque c’est bien « La valse » de Ravel, créée triomphalement le 12 Décembre par les concerts Lamoureux à Paris, qui est l’évènement musical majeur de cette année 1920. A l’origine, « La Valse » est un poème chorégraphique que Ravel avait commencé à composer en … 1906 en accord avec Diaghilev pour les ballets russes. Ce devait être un hommage à Johann Strauss et aux fastes viennois du début du siècle ; mais la guerre vint modifier ce projet qui devint selon l’expression de Ravel : « une espèce d’apothéose de la valse viennoise à laquelle se mêle dans mon esprit l’impression d’un tourbillon fantastique et fatal ». La valse fut jouée pour la première fois à Vienne en privé dans une version pour deux pianos dédiée à Misia Godebska-Siert, égérie et mécène  de nombreux compositeurs et artistes et amie de Diaghilev.  Après avoir entendu cette version, Diaghilev refusa de la chorégraphier. « Ravel, c’est un chef d’œuvre, dit-il, mais ce n’est pas un ballet. C’est la peinture d’un ballet ». Ce fut l’occasion d’une brouille définitive entre les deux hommes à laquelle fut associé Stravinski qui, présent lors de cette altercation, s’était abstenu de réagir pour défendre Ravel. La version « ballet » fut donnée en 1929 par Ida Rubinstein.

Le festival de Salzburg 

Le premier festival de Salzburg a été ouvert pour la première fois le 22 août 1920 par une représentation du Jedermann d’Hofmannsthal sur la place de la Cathédrale. Il avait été créé en 1918 à l’initiative du metteur en scène Max Reinhardt et de l’écrivain Hugo Von Hofmannsthal, appuyés par Richard Strauss en personne. Il s’agissait de procurer, dans l’Autriche appauvrie par la guerre, un emploi d’été aux artistes. La petite cité de Salzbourg fut choisie pour son calme, son cachet et son prestige : Mozart y est en effet né en 1756. Mais le festival n’était pas aimé du peuple viennois; voici ce qu’en dit le fils de Max Reinhardt : « Il y eut des manifestations. On avait peur que les étrangers viennent manger le pain de la population, et les journaux fulminaient contre la stimulation attendue du « tourisme » – un mot alors employé curieusement comme une insulte – « . Et il fallut attendre 1922 pour qu’un premier opéra de Mozart, Don Giovanni, soit représenté.

 Autres créations significatives de cette année 1920 :

 Sans vouloir toutes les citer, retenons :

*Les Voyages de Monsieur Brouček, opéra de Janáček

* La Légende de Saint-Christophe de Vincent d’Indy (une œuvre bien oubliée aujourd’hui)

* Die Tote Stadt, la ville morte d’Erich Korngold. (1897 – 1957). Prénommé Erich Wolfgang,  ce compositeur autrichien né à Brno a été considéré quand il était jeune comme le nouveau Mozart, et pas seulement à cause de son prénom. Il a dû fuir l’Europe pour échapper aux nazis, et s’est reconverti, avec grand succès d’ailleurs, dans la musique de film, aux Etats Unis.

*Et enfin, les Planètes, de  Gustavus Theodore Von Holst, compositeur anglais, né en 1874, et mort en 1934. Sa fille, Imogen, née en 1907, est aussi  une compositrice renommée. . Il aura été  plutôt prolixe, (4 opéras, de nombreuses œuvres symphoniques, etc.). Mais il est surtout connu pour ces Planètes, données pour la première fois en public  le 15 décembre 1920, à Londres et depuis au répertoire de tous les grands orchestres.

* Et pour terminer, mentionnons un dernier évenement qui marqua les esprits en 1920 :  la première parisienne du Tricorne, de Manuel de Falla, créé à Londres en 1919 :  ballet en un acte chorégraphié par Léonide Massine, avec des décors et costumes de Pablo Picasso, sous la direction d’Ernest Ansermet.

 

1920 : Un grand millésime, donc !  Dont on peut fêter cette année le centenaire ! Avec le vœu de vivre autant de belle musique !     

Jacques Nouvier et Jacques Latarjet

 

(Extrait de l’émission du 1er Janvier 2020 de « L’échappée belle en musique » de RCF)