Arthur GRUMIAUX, violoniste (1921-1986).

Par Jacques Latarjet


A l’occasion du centenaire de sa naissance
, la firme DECCA édite dans un coffret de 74 CD  tous les enregistrements du violoniste Arthur Grumiaux réalisés par Philips. Ils sont peu de virtuoses à bénéficier d’une telle intégrale de la part d’un prestigieux producteur.  Qui est Arthur Grumiaux ? un violoniste belge qui, pour beaucoup de mélomanes et de professionnels de la musique classique, mérite de figurer au Panthéon des violonistes du 20e siècle, au même titre que les Ysaïe, Thibaud, Milhstein, Oistrakh, Stern, Ferras ou Menuhin.

L’une des raisons de cet engouement est exprimée par la voix du grand chef d’orchestre Colin Davis : « Arthur Grumiaux a produit le plus beau son qui ait jamais été réalisé au violon » !!!

Cette qualité du son, il la tenait de son professeur à Bruxelles, Alfred Dubois. Myriam Quersain, son assistante au conservatoire de cette ville dira « qu’il avait un chant intérieur et qu’il le laissait s’exprimer naturellement en laissant la corde rouler sous les crins de l’archet sans jamais bloquer le son ». Il avait d’ailleurs vis-à-vis du son de ses violons une sensibilité exacerbée qui stupéfiait et terrorisait même parfois les plus grands luthiers. Comme le Lyonnais jean Schmitt, qu’il n’hésitait pas à appeler jour et nuit de n’importe quel point du globe : « lorsque Arthur Grumiaux prenait en main un violon, c’était un moment magique au cours duquel se créait un lien palpable entre lui et l’instrument… il m’a appris à comprendre un violon, à sentir un archet… ». Très exigeant pour les détails, il allait jusqu’à porter systématiquement des chaussures à semelles de cuir pour parfaire sa sonorité…. Il s’est d’ailleurs quasiment ruiné pour acheter le Guarnerius Del Jesu de ses rêves.

Arthur Grumiaux, formé au conservatoire de Bruxelles, était belge, né dans le Hainaut. Elevé par ses grands-parents, sa mère et ses tantes, dans une famille très musicienne. (Son père sera très vite absent de la famille).

C’est un garçon timide et appliqué dont la jeunesse sera très studieuse. Enfant prodige, Ier prix de violon à Bruxelles à 15 ans, il étudiera à Paris en 1936 avec le grand Georges Enesco, compositeur, violoniste, pianiste, dont les élèves sont Menuhin, Ferras, Gitlis, et qui aura sur lui, alors adolescent, une grande influence.

En 1940,sa carrière est interrompue par la guerre, durant laquelle il doit se cacher des allemands qui veulent récupérer ses talents.

Elle sera relancée par Walter Legge : un organisateur de concerts génial, qui produit avec l’ENSA britannique (Entertainment National Service Association) des événements musicaux dans les zones libérées alors que la guerre n’est pas encore finie !

Directeur de la firme de disques EMI (La Voix de son Maître) il va lui ouvrir les portes des grandes salles de concert internationales dès 1945 alors qu’il n’a que 24 ans. C’est grâce à lui qu’il rencontre sa future femme, la violoniste Amanda Webb et c’est encore lui qui lui fait réaliser ses premiers disques.

Par la suite, ll va partager son temps entre les enregistrements et les voyages, dans toute l’Europe et aussi les USA en 1951 et 1952 ; mais il déteste l’avion (Jacques Thibaud et Ginette Neveux, deux grands violonistes français sont morts dans des accidents d’avion), et il n’aime pas le côté « business » des américains : il n’y retournera pas malgré une 2e tournée triomphale.

Pourtant en 1954, on lui propose de venir y jouer en 1ere mondiale le 4e concerto de Paganini dont il est l’interprète exclusif en Europe. Ce concerto créé à Paris en 1831 était considéré comme perdu. Un siècle plus tard les partitions d’orchestre furent dénichées par un brocanteur qui avait débarrassé une maison de la famille Paganini. Elles furent revendues à un certain Natale Gallini, éditeur et conservateur de musique. La partie originale de violon solo fut retrouvée par une petite nièce de Paganini qui la confia à Grumiaux. Natale Gallini conclut un contrat d’exclusivité de ce concerto avec Grumiaux, et Philips, à condition que ce soit son fils Franco qui dirige l’œuvre.

Mais Arthur Grumiaux n’a pas joué que des concertos. Et c’est peut-être la sonate qui était son exercice préféré. Le duo qu’il forma avec la pianiste Clara Haskil est resté dans les mémoires. Ils se sont rencontrés au festival de Prades ou ils avaient été invités, alors qu’ils ne se connaissaient pas, par Pablo Casals pour jouer la 10e sonate de Beethoven. Elle a 58 ans, il en a 32.  Ils répètent à peine, se comprennent dès la première note et font un triomphe le soir même ! Grumiaux : « Nous avions dans notre approche des œuvres une totale unité de vue et de sensibilité ». Leurs enregistrements des sonates de Mozart et de Beethoven sont devenus légendaires. Clara Haskil, cyphoscoliotique et insuffisante respiratoire décéda brutalement à la suite d’une chute, gare du midi à Bruxelles en 1960.

Arthur Grumiaux n’eut jamais de partenaire avec qui il soit autant en harmonie. Et les mélomanes furent perplexes lorsque parut chez Philips en 1962 un vinyle de sonates par Arthur Grumiaux, violon et piano ! Un peu réticent à cause du côté un peu « gadget » de l’expérience, il se laissa convaincre que c’était l’occasion de faire entendre la musique qu’il jouait et qu’il aimait d’une seule voix….

Il explique que pour réaliser ce vinyle, il a d’abord enregistré la partie piano sans cesser d’entendre dans sa tête ce qu’il avait l’intention de faire au violon ; et pour le violon, il s’est placé à côté d’un grand Haut-parleur comme s’il était proche d’un piano. L’ingénieur du son de Philips a récusé le casque pour ne pas le rendre prisonnier d’un environnement sonore restreint. Les œuvres gravées en 1962 sont la sonate de Brahms opus 100 et la sonate de Mozart en mi mineur K 481 Une rareté qui n’avaient pas été rééditée avant Mars 2021 avec l’intégrale de Decca.

Arthur Grumiaux aimait beaucoup la musique de chambre et adorait « faire de la musique » entre amis, notamment l’été au bord du lac Léman, chez le violoncelliste János Scholz avec Nathan Mihlstein et l’altiste William Primrose. (Pas vraiment de petits amateurs…). Le point culminant de ces étés musicaux est le festival de Stavelot en Belgique qu’il animera de 1953 à 1974. En 1967, il crée le trio Grumiaux (trio à cordes) avec ses amis Janzer, mari et femme, qui seront la base des formations avec lesquelles il enregistrera un énorme répertoire, notamment l’intégrale des quatuors à corde de Mozart. Pour l’écrivaine musicologue Margaret Campbell, le divertimento de Mozart par le trio Grumiaux est « un des plus beaux moments de musique enregistrée »

Arthur Grumiaux est mort en 1986 à 65 ans. Peut-être ce musicien délicieux, aimé de tous, a-t-il rejoint au ciel, au-delà du système solaire, la 3e Partita de Bach qu’il avait enregistrée à la demande de la NASA, pour faire partie du message des « humains » dans la fusée Voyager envoyée dans l’espace en 1977 …

Bibliographie :

Laurence et Michel Winthrop. Arthur Grumiaux. Elégance Poésie. MW Editions 2018.

Margaret Campbell. The great violinists.  Faber & Faber ed. 2011.