Le 30 Novembre 1960, la pianiste roumaine Clara Haskil joue avec Arthur Grumiaux, son violoniste fétiche, au théâtre des champs Elysées à Paris. La salle est comble, nous rapporte son biographe, Jérôme Spyckett, la scène est encombrée de plusieurs rangées de chaises. Clarendon (Bernard Gavoty) écrira dans le Figaro : Paris aime d’amour Clara Haskil, amours tardives et merveilleuses ». Clara Haskil apparait, frêle et pathétique, d’une pâleur extrême, la main droite posée sur l’avant-bras de son jeune partenaire éclatant de santé. Elle s’installe au piano, avec difficulté, courbée vers l’avant, le front à 30 cm du clavier. » Commence alors la sonate opus 12 N°3 de Beethoven Ce concert fut accueilli par l’ovation d’un public déchainé. Pour Clara Haskil, à 65 ans, c’était une éclatante revanche auprès d’un public parisien qui l’avait longtemps inexplicablement boudé.

Personne n’imaginait, alors que malgré son apparence elle était en pleine possession de ses moyens, qu’elle donnait son dernier concert :4 jours plus tard, alors qu’elle arrivait à Bruxelles pour un autre récital avec Grumiaux, elle glisse sur les marches de la gare, se fracture le crâne et meurt quelques heures plus tard victime d’un hématome intracrânien, malgré l’opération.

Se souvient-t-on, 60 ans plus tard que Karajan la considérait comme « irremplaçable « mais qu’il lui avait fallu attendre d’avoir 55 ans pour commencer une véritable carrière de pianiste ?

Bucarest (1895)

Née à Bucarest en 1895, Elle avait pourtant été un enfant prodige, doué d’une mémoire musicale phénoménale et de moyens physiques hors du commun qui lui ont permis, malgré une scoliose qui la rendra complètement bossue, d’aborder avec puissance les plus grandes virtuosités sans effort. Avec une main longue et déliée qui pouvait plaquer la onzième sur le clavier.

Vienne (1902-1905). L’enfant prodige

A 8 ans elle fait ses débuts à Vienne au Bösendorfer Saale avec le concerto K 488 de Mozart.

Que fait-elle à Vienne ? Née dans une famille juive, elle est orpheline de son père à 4 ans, (il meurt dans l’incendie de sa maison). Le frère de sa mère, l’oncle Avram Moscona, ébloui par ses dons musicaux, décide de prendre sa carrière en main et l’inscrit au conservatoire de Vienne à 7 ans avec une bourse de la reine Elizabeth de Roumanie.  C’est un personnage étrange, médecin qui ne veut pas exercer la médecine, célibataire endurci, polyglotte, qui vit de petits boulots d’intellectuel (il donne des leçons de langue). Il va exercer sur Clara une emprise terrible, possessive, contrôlant tout, son éducation, sa carrière, sa vie affective et sentimentale, avec le soutien financier de son frère. C’est lui qui décide, 3 ans plus tard, à 10 ans, de lui faire étudier le piano au conservatoire de Paris qui est à l’époque la plus grande école de musique au monde

Paris (1905-1914) ; au conservatoire. çà ne rigole plus …

Elle va y mener une vie austère, privée d’un véritable foyer, habitant avec son oncle, n’allant plus à l’école (c’est Avram qui l’instruit). Elle n’aura jamais une vie d’enfant. Après quelques déboires dus en partie à Alfred Cortot qui ne croit pas en elle, elle obtient son premier prix à l’âge de 15 ans.

Toujours « coachée » par l’oncle Avram elle commence à donner des concerts en Roumanie, en Suisse et en Italie avec beaucoup de succès. Elle est devenue une jeune fille un peu dégingandée : long cou, longs bras, longues mains, un peu diaphane. Timide et toujours prête à se dénigrer mais avec une volonté de fer…La puissance et la dynamique de son jeu sont une surprise pour ceux qui la découvrent. Busoni veut la faire venir à Berlin, mais c’est Ernest Schelling, un musicien suisse marié à une riche américaine qui la prend sous son aile et entreprend de financer le traitement de sa scoliose qui s’aggrave.

Berck (1914-1918). Torturée par les médecins …

Après un concert triomphal, à Lausanne avec le 4e concerto de Saint Saëns elle est hospitalisée à Berck au début de la guerre. A Berck, elle vivra un enfer pendant 4 ans, d’abord entièrement plâtrée par un véritable tortionnaire, solitaire, sans piano, puis heureusement recueillie par son 2e médecin, le Dr. Calvé dont le traitement sera momentanément efficace.

Sous la coupe de l’oncle Avram (1918-1934)

A sa sortie en 1918, elle retombe sous la coupe de l’oncle Avram. Pendant les 16 années qui vont suivre, sa carrière ne décollera jamais, au rythme de 3 à 10 concerts par an. Il y aura deux tournées en Amérique du Nord et en Angleterre, quelques concerts à Paris ignorés de la critique. Elle est très appréciée des plus grands qui l’entendent chez la princesse de Polignac, Elle joue avec Pablo Casals à Lausanne en1926, et plusieurs fois avec Ansermet. Mais elle a à peu d’engagements notamment à Paris ou pourtant elle habite : son jeu ‘ dépouillé « n’est pas à la mode, elle n’a pas de véritable impresario. Elle décourage la sympathie, rabrouant facilement ses interlocuteurs. Elle a horreur des compliments et doute d’elle-même, dépréciant systématiquement son talent, disparaissant après les concerts et fuyant les mondanités bref elle ne sait pas se vendre et ne veut pas se vendre ! Par ailleurs Avram éloigne d’elle tous les prétendants éventuels ! Et l’on ne sait rien de la liaison qu’elle a probablement eu au cours au cours de sa tournée aux USA en Septembre 1925 (elle a 30 ans), qu’elle prolonge par un séjour de 4 mois en Amérique du Nord et en Angleterre.

La guerre (1934-1945). Enfin libre mais …en fuite …

En 1934, Avram qu’elle a accompagné jusqu’au bout meurt de maladie. Elle a 39 ans. Sa vie va pouvoir commencer ! enfin ! La même année elle réalise son premier enregistrement avec Polydor Elle rencontre bientôt Dinu Lipatti qui a 19 ans avec qui elle joue à 2 pianos chez la princesse de Polignac. Elle va entretenir avec lui une correspondance suivie et intime. Mais la guerre la rattrape ; repérée comme juive, elle doit s’enfuir de Paris en zone libre à Marseille, mêlée aux musiciens de l’orchestre de l’ORTF ou joue sa sœur Jeanne, violoniste. En 1942, grâce à la solidarité du Pr. Hamburger, de la comtesse de Pastré et de ses amis suisses, elle est opérée d’une tumeur de l’hypophyse qui comprime le nerf optique. Pendant l’opération réalisée sous anesthésie locale, elle doit rester consciente pour guider éventuellement le neurochirurgien, le Dr. David, et pour cela pianote « son concerto » de Mozart en mi bémol majeur « jeune homme » K271.

Trois mois plus tard, la comtesse Pastré, une bienfaitrice des arts comme il en existait alors et qui n’a cessé d’aider matériellement Clara Haskil, ose organiser dans le parc de sa villa de Montredon  de Marseille, un concert mémorable raconté par Antoine Golea : « la guerre fait rage, les déportations en masse se succèdent, et une petite juive, la tête encore enturbannée de pansements ose nous faire entendre la grande plainte du monde endolori avec le concerto de Mozart en ré mineur  N°20 .Un moment exceptionnel de  résistance à la barbarie par la musique. »

Mais, raflée et libérée in extremis elle réussit à se réfugier  à Vevey en Suisse dont elle adoptera la nationalité.

La Suisse, le refuge, l’envol. (1945-1960)

Elle va y rencontrer Michel Rossier, 24 ans, qui va devenir avec sa femme le guide indispensable qui lui manquait, l’impresario parfait.Il la fait jouer de plus en plus en Suisse, en Italie et en Angleterre. Sa carrière démarre vraiment à 55 ans (1950) avec une série de 22 concerts en Hollande et un contrat d’exclusivité avec Phillips. Pour la première fois, elle ne dépend plus de mécènes. Habite un grand appartement à Vevey, s’achète le Steinway de ses rêves et …. Son premier manteau de fourrure ! Elle vit seule, mais a beaucoup de très bons amis, dont la famille Chaplin, qui la reçoivent très souvent.

Elle « tourne » avec en moyenne 80 concerts par an et partage sa vie entre Paris (A l’hôtel Cayré) et Vevey. Elle fera notamment en 1956 une tournée « Mozart » prestigieuse avec Karajan : Vienne, Salzbourg, Munich, Paris, Londres. Et une autre aux US organise par Istomin. (1956). Musicienne instinctive et dévorée de modestie, elle est incapable de toute pédagogie et ne donne aucun cours ni « master classe » ! Elle exècre les maisons de disque** qui ne font pas ce qu’elle veut ! Par exemple, Phillips commercialise son concerto de Schumann dont elle n’est pas satisfaite et refuse de produire l’opus 111 de Beethoven qu’elle rêve d’enregistrer. Elle exhume la sonate posthume de Schubert, œuvre composée 2 mois avant sa mort, un peu tombée dans l’oubli et reçoit pour cela le grand prix du disque en 1954 (Elle le recevra 3 fois …).

A partir de 1957, sa vie trépidante se ralentit un peu à cause d’infections pulmonaires répétées en relation avec sa cyphoscoliose qui s’est très accentué. Mais La dernière année de sa vie, 1960, elle donne encore plus de 5 concerts par mois, et enregistre deux mois avant sa mort avec les concerts Lamoureux et Igor Markevitch le 2e concerto de Chopin**. Son agenda pour 1961 est déjà bien rempli….

Elle meurt brutalement en pleine gloire …

  • « Clara Haskil, Prélude et Fugue » de Serge Kribus, Avec Laetitia Casta :
  • Au « Radiant », Caluire, le 28 Novembre 2011
  • Au théâtre de Beausobre (Suisse), le 16 Février 2022.

** « Clara Haskil Edition, 17 CD, Decca 2021.


Bibliographie :

*Jérôme Spycket. Clara Haskil, Payot, Lausanne ,1975, éd.

*Martin Melkonian, Clara Haskil, Josette Lyon 1995 éd.

*Serge Kribus, Clara Haskil, prélude et fugue, (Théâtre)

*Pascal Cling, Clara Haskil, Le mystère de l’interprète. Documentaire. DVD. Louise productions. 2017.